05/12/2008Un exemple de construction rhétorique, ou… Des conséquences fâcheusement inattendues de la mort de mon collègueDring dring!
– [début de l'exorde] Allô? Ici (le grand et sublime professeur) ABC. [ethos] – Oui? – Ah, cher thvol, comment allez-vous? [pathos] – Grmbl. – Oui, je sais que pour vous la barque est déjà bien chargée [sous la métaphore, captatio benevolentiæ ou nouvel élément du pathos en même temps que discrète insinuatio qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille] mais [début de la narratio] j’ai là un étudiant dans mon bureau, avec une thèse déjà reliée, qu’il venait de terminer sous la direction de EFG [feu mon collègue], or il a disparu [on admirera l’euphémisme, comme si EFG s’était trompé d’étage] et cet étudiant doit s’inscrire en 7e année [on est aussi entré dans l’argumentatio car l’inscription en 7e année ne peut être qu’exceptionnellement obtenue après dérogation] et il faudrait donc qu’il soutienne avant le mois de XXX [fin de la narratio, début de la confirmatio]. Vous comprenez que la situation est insoluble, mais vous seul pouvez expertiser la thèse et, le cas échéant [refutatio], la prendre sous votre direction. En plus vous auriez ainsi un travail de direction qui aboutirait très rapidement à une soutenance [là c’est assez mauvais comme argument, et je n’ai pas trouvé le terme classique pour le décrire]. – Gneuh? [début de la péroraison] – Vous nous rendriez vraiment service [ethos / pathos] en acceptant ce nouveau travail [pathos encore], pour le bien de l’étudiant: vous comprenez, c’est un devoir moral que nous avons vis-à-vis de lui et de EFG [amplificatio]. – Aga!? – Eh bien je vous remercie et je fais déposer ce (gros) volume au secrétariat pour que vous puissiez le prendre au plus vite.
Biiiip! Biiiip! Biiiip! Biiiip!
Pour d’autres exemples d’étude de rhétorique, voir Georges Forestier, Introduction à l’analyse des textes classiques, Paris, Nathan, 1993 (et après, on dira que le JDI n’est pas instructif… Pffff!).04/12/2008Soirée…… très sympathique avec un collègue et ami, après une nouvelle journée bien chargée. J’avais bêtement oublié le petit cadeau acheté pour l’inauguration de son appartement, et j’ai dû retourner à la maison alors qu’il habite à côté de la fac. J’avais visité les lieux au printemps (jour pluvieux mais doux, si je me souviens bien), mais à force de tergiversations, d’hésitations, de retours en arrière et de décisions faussement définitives, il ne s’est installé que depuis un mois (je ne suis donc pas le seul à ne pas savoir prendre une décision!). Ensuite il a fallu trouver un moment pour que je sois disponible et que lui soit à Strasbourg (il navigue entre son amant allemand, sa vie mondaine dans la capitale, et son ex parisien, qui n’est pas tout à fait un ex…). L’appartement est transformé par des meubles de provenances diverses: de l’armoire normande aux fauteuils Louis-Philippe (?), en passant par la bibliothèque années 1930. Encore manque-t-il le bureau hypermoderne, aux lignes allemandes épurées (si j’ai bien compris). Tout est forcément plus petit qu’à la première visite, mais étonnamment cosy. C’est sûr que ça change de la froide austérité sans style qu’on trouve chez moi.

Le cadeau: du thé du hammam.
Soirée apaisante et amicale, avec une indéniable complicité due à des années de fréquentation et à quelques expériences communes (dont les 15 jours en Méditerranée à partager la couche d’une petite cabine sur un voilier), conversation à bâtons rompus sur la fac (un peu), nos appartements (beaucoup), les mérites de l’Alsace en hiver, surtout les jours de janvier où, déjà, la lumière renaît et où l’on a l’impression de ressusciter (un peu), la Forêt Noire allemande que nous apercevons tous les deux de nos chambres respectives (un peu aussi), de livres et de littérature (beaucoup), des amours (beaucoup). Et nous sommes convenus que c’était quand même très bien de ne pas dormir seul, de se réveiller près d’un corps d’homme, de rentrer le soir et d’avoir quelqu'un à qui raconter sa journée ou avec qui manger.
Bref, moments d’amitiés. Après quoi je suis retourné chez moi, retrouver mon grand lit froid. 30/11/2008DéséquilibresTrop de cours, trop de réunions, trop d’étudiants et de collègues, trop d’hiver et de froid, trop de blablas vains… Et pas assez de temps, pas assez de sport, pas assez de lecture, pas assez d’homme(s), pas assez de ciels à regarder, pas assez de sommeil… No blog. Degré zéro de la vie. 24/11/2008Freiburg (suite)J’ai passé les deux derniers jours de la semaine dernière à Freiburg, pour un séminaire de master commun aux deux universités. J’y ai retrouvé mes collègues, à peu près dans le même état qu’en septembre, à la petite différence près que les tics se sont accentués devant le public captif des étudiants: le Herr Professor 1 à peu près détaché des contingences matérielles de l’organisation (ben oui, sinon à quoi servirait son assistante, hein?), invitant tout de même ses collègues au restaurant, en grand seigneur, et le Herr Professor 2 intervenant sans cesse pendant les exposés d’étudiants (j’avais averti les miens, dans le train, pour qu’ils ne s’en effraient pas, mais ils étaient quand même assez déstabilisés). Bref, deux éléphants par leur savoir, un peu patauds dans leurs relations humaines, accompagnés par la souris-assistante, tentant de me faire croire que j’étais un éléphanteau: ne reste plus qu’à grossir, à acquérir un minimum de savoir et d’animalité. Tout cela aurait pu m’amuser, mais j’étais un peu tendu, me mettant à la place des étudiants plutôt qu’à la mienne.
Pourtant je n’ai pu empêcher mon esprit de vagabonder au-dehors, mon regard de monter vers le ciel gris de neige, mes yeux de caresser les courbes des bâtiments de grès que je voyais à travers les fenêtres. J’étais ailleurs et je suis très peu intervenu. Et, surtout, j’ai adoré le moment où je me suis retrouvé enfin seul, le soir, à l’hôtel. Je me suis forcé à me doucher pour me débarrasser de toutes les lourdeurs de la journée, et j’ai plongé dans le livre que j’avais apporté pour m’évader avant d’essayer de dormir. Et le matin encore, endormi malgré la nouvelle douche, je me suis mis en quête de la salle du petit-déjeuner -bonjours murmurés- et j’ai retrouvé les ingrédients habituels de l’autre côté du Rhin, charcuteries, œufs (beuh!), yaourts, petits pains, brioches; j’ai méprisé le café pour me contenter de (l’inévitablement mauvais) thé noir. Au moment de régler, à la réception, la prononciation de mon nom m’a étonné cette fois encore. J’ai pu prendre quelques minutes d’errance solitaire dans les rues avant la session du samedi matin. La tour de la cathédrale se détachait difficilement sous le ciel bas:

Je m’en suis approché par une de ces rues bordées de Bächle qui font le charme de la ville:
Les voitures étaient couvertes d’une fine couche de neige. Elle s’est avérée de plus en plus épaisse à l’approche de Strasbourg. Sorti à la gare de Kehl, côté allemand, je l’ai retrouvée sur la piste cyclable qui passe sur le pont du Rhin, et sur les toits, en face de chez moi (au loin, les Vosges):
J’ai passé un dimanche d’hébétude, à réécouter Alex Beaupain, attendant le début de cette semaine où c’est moi qui devrais jouer les amphitryons et m’occuper de l’organisation matérielle pour la deuxième partie du séminaire (hé oui, chez nous il n’y a pas d’assistants). Garder un peu d’énergie pour contempler le ciel d’hiver… 23/11/2008ConvictionsLe problème à Strasbourg, lorsqu’on prend des abonnements culturels, c’est qu’on peut se retrouver, certains soirs de novembre, à faire 10 kilomètres à vélo sur les pistes encore un peu enneigées, dans un air glacé, sous les reflets jaunâtres des réverbères… Il m’a donc fallu un minimum de convictions euh… esthétiques? artistiques? romantiques? pour aller hier soir jusqu’à Schiltigheim, où Alex Beaupain nous a régalés de ses chansons, dans la salle du «Cheval blanc». J'ai reconnu facilement quelques airs à grâce aux Chansons d’amour de Christophe Honoré, et même, je les attendais et je les redoutais, tant le film m’avait marqué. L’auteur les a interprétés sans tricher, à sa manière; et elle est à peine différente de celle des acteurs du film, ce qui doit être normal, parce que c’est lui qui les avaient accompagnés dans cette sorte d’aventure. J’ai donc retrouvé toute l’émotion possible. D’autant que les premières chansons, «novembre» par exemple, se prêtaient bien au temps froid de cet hiver précoce, à mon humeur mélancolique et à mes convictions romantiques (et cette fois, je n’hésite pas sur le terme). Même les imperfections de la voix un peu voilée, des attitudes adolescentes et des petites plaisanteries faisaient sens avec la tristesse et l’humanité des paroles.
Une fois de plus, je suis revenu refroidi, mais tout content: les yeux humides du début du concert n’étaient que le signe d’un battement de cœur, d’un petit bonheur à prendre.
Et à part ça, si je veux passer l’hiver, il faut absolument que je ressorte mon bonnet. D’ailleurs on n’a pas toujours l’air ridicule avec un bonnet, la preuve:
 16/11/2008CévennesEncore un titre en forme d’antiphrase pour le film de Raymond Depardon, La Vie moderne, que je suis allé voir hier dans mon cinéma préféré.
Un photogramme du film.
Quelquefois j’attends trop de certains films et je suis déçu en les voyant. Les Cévennes, vers la haute Ardèche, c’est le pays de ma famille et d’une partie de mon enfance, un pays peuplé de souvenirs et de mauvais rêves dans ma tête: la moyenne montagne avec ses petits troupeaux de bêtes -vaches et chèvres surtout, qu’il faut traire dans les étables chaudes et doucereuses-, les fermes au bout du monde auxquelles on accède par des routes accidentées, étroites et courbées, les cuisines qui servent de pièce à vivre, la vie monotone entre les étés aux odeurs de foins et les hivers de neige et de glace, la promiscuité du voisinage, l’église, l’accent rocailleux et le patois que je ne comprenais pas, les vêtements du dimanche, le travail acharné, l’horizon magnifique des montagnes et de la nature et -beaucoup plus loin- la ville un peu effrayante, ou même le monde, par la lucarne du téléviseur.
Et d’autres choses encore dont je me suis libéré, je crois. Tellement libéré de tout cela, qui était dans ce film en plus de la rudesse et de l’humanité des derniers (?) habitants et que oui, j’ai reconnues aussi… tellement libéré, donc, que je n’ai pas été touché au-delà de ces mots et de ce commentaire très convenu.
À moins que je me sois trompé et que j’aie trop attendu, non pas du film, mais de moi-même. 15/11/2008Brumes
Finalement, c’était bien ce jour férié. Du coup j’ai eu l’impression que la semaine était presque vivable (impression que les insomnies dues au stress et à l’arrivée imminente de semaines vraiment pénibles s’empressent de démentir). J’ai eu aussi un premier jeudi de libre après la fin d’un de mes séminaires. Enfin, libre c’est beaucoup dire puisque, à 18 heures, je devais prononcer cette conférence de linguistique «grand public» (pour reprendre les instructions des organisateurs) et que j’ai été incapable de penser à autre chose de la journée ou de faire quoi que ce soit; bref, carrément nerveux. Bon, en fait ça s’est passé, personne ne m’a lancé de tomates (sans doute parce que ce n’est pas la saison et que ça commence à être cher, avec la crise et tout ça) et j’ai même eu quelques questions. Le problème dans ce genre de situation, c’est que les questions partent dans tous les sens (c’est peut-être ce que ça veut dire, grand public, finalement) et qu’on est censé avoir réponse à tout, alors qu’on vient juste de finir de parler, et qu’on voudrait enfin avoir la paix et retourner dans le monde normal. Une de mes collègues bien aimée était là, ce qui m’a fait plaisir, et même un de mes étudiants. Et, le lendemain, j’ai eu la surprise de recevoir un courriel m’indiquant que la conférence est déjà en ligne, avec la présentation que j’ai passée à l’écran et tout. Donc audio-visuel, mais heureusement on ne voit pas ma tête. En revanche, je pense qu’on entend bien quelques remarques tout à fait annexes que j’avais faites, façon captatio benevolentiæ du «grand public», et l’internet se trouve maintenant encombré par de grandes vérités scientifiques du type «je n’ai pas de ouature parce que je roule toujours à vélo» ou encore «Coldplay j’écoute volontiers, mais les autres, là, non»… J’en rougis rien que d’y penser.
Vendredi matin, levé tôt pour régler des problèmes administratifs et anticiper les complications de la semaine prochaine et, passant sur le pont Churchill rénové, j’ai vu au loin cette brume incroyablement belle sur l’ancien bassin du port, entre la médiathèque et le centre commercial, si belle dans la lumière du matin que c’était à pleurer. 09/11/2008Perturbations nucturnesMon sommeil a été quelque peu perturbé cette semaine déjà à cause de quelques événements graves (donc moins narcissiquement centrés que d’habitude). Il y a d’abord eu l’excitation de l’élection d’Obama, dont le JDI a rendu compte aussi. Je me suis laissé gagner par l’attente obsédante des résultats au point de me lever plus tôt qu’à l’accoutumée (il faut dire aussi que, le même matin, il y avait le nouveau cours –voir point 3) du post précédent– ce qui a dû largement contribuer à ce raccourcissement). Heureusement que, n’ayant pas la TV, je n’en subis pas l’influence hystérique.
Et la nuit suivante, c’est le rejet du mariage gay en Californie qui m’a troublé. Je m’étais déjà énervé la semaine dernière à propos de l’homophobie bien pensante (forcément bien pensante) de la reine d’Espagne, contre le mariage gay, elle aussi… Je ne suis pas prêt à me marier, d’ailleurs je serais bien en peine de dire avec qui en ce moment, mais là c’est quand même une manifestation d’homophobie pure. Quoique non concerné, je me suis senti agressé et triste. Je ne suis d’ailleurs pas le seul puisque quelques gaïens ont aussi fait état de leur énervement, comme etudianterasmus (j’ai ressenti la même amertume), paul_g (avec une photo qui m’avait beaucoup touché lorsque je l’avais repérée sur un site espagnol) ou as-de-pique (qui disait avoir fait la gueule le matin, comme moi devant mes étudiants). Bon, j’en ai peut-être oublié quelques-uns (ils voudront bien me pardonner), mais on est quand même sur un site communautaire (non, ce n’est pas un gros mot) et je suis étonné qu’il n’y ait pas eu plus de réactions, comparé aux réjouissances qui relevaient de l’obamania. Il est vrai que les politiques, même à gauche, ne sont pas forcément exempts d’homophobie. Voir, par exemple, les commentaires haineux, sur le site de Libération à propos de la célébration du PaCS à la mairie de Toulouse. Certains émanent manifestement de militants socialistes (ou, disons, de gauche), et ce ne sont pas forcément les moins homophobes.
Où l’on voit que les religieux, les moralistes, les hypocrites, la droite la plus dure et les gauchistes se rejoignent sur un beau sujet consensuel: lutter contre les pédés. Il y aura toujours assez de monde pour trouver que nous avons assez de privilèges (mais lesquels, bon sang?).
J’en ressens de la tristesse et de l’amertume, et je vois qu’il faut encore rester militant, que rien n’est acquis et qu’on est loin d’en avoir fini avec l’homophobie. Dingueries…Semaine de dingue… Mais j’aurais dû en profiter parce que les suivantes seront pires avec…
1) deux vendredis-samedis de suite, des séminaires à Freiburg. Je n’aurais donc plus qu’un petit dimanche pour me remettre du reste de la semaine et préparer la suivante, sans compter qu’il faudra rattraper les cours que je vais manquer à Strasbourg. On veut bien que certains donnent dans la coopération transfrontalière (tu parles!), mais il faut quand même continuer à assurer sur place.
2) une rafale de réunions (merci Mme la ministre) dont l’objet principal sera de comprendre l’objet de la réforme des préparations aux concours, de trouver le moyen de la faire rentrer dans les masters existants, de préparer de nouvelles maquettes que le ministère doit habiliter pour la prochaine rentrée et, surtout (?), de ne pas trop perdre d’étudiants ou d’heures de cours dans l’opération (alors que c’en est le évidemment le but).
3) la fin d’un de mes séminaires mais (argh!) le début d’un cours de préparation au concours (justement) à reprendre à la volée après la mort de mon collègue. Il est vrai qu’il me restait encore des heures bêtement utilisées à dormir, que je vais avantageusement troquer contre de longs moments de lectures et de mise en forme de cours nouveaux.

J’ai toujours trouvé que Noël était une période atroce (familialement atroce, religieusement atroce, festivement atroce, alimentairement atroce –encore que ce dernier point soit plus discutable) mais là je vais attendre avec impatience de me retrouver tranquille à la maison. Quoique je doive un manuscrit à un éditeur justement en fin d’année et que je n’en ai écrit qu’un petit tiers cet été sans y toucher depuis. 08/11/2008Prétérition
Une image du premier ballet, Retour à Dogville.
Si j’avais le courage (mais la semaine de dingue que je viens de passer devrait m’en empêcher), je pourrais parler ici du spectacle de danse à l’opéra du Rhin, hier soir, avec une belle reprise de Dogville, le film de Lars von Triers, que j’avais beaucoup aimé lorsqu’il était sorti, en 2003. Et bien la reprise chorégraphiée par Hervé Maigret, Retour à Dogville, est magnifique aussi, avec quelques moments très forts, notamment la mise en scène du viol, longuement développée, esthétiquement magnifique, mais d’une beauté atroce. Après l’entracte, Immanence d’Andonis Foniadakis et Flockwork d’Alexander Ekman étaient aussi très réussis à mes yeux, dans un genre plus abstrait. Encore que parler d’abstraction avec des corps qui dansent, ce soit quand même un peu exagéré.
J’aime beaucoup ces moments où les danseurs, entre deux mouvements, font une pause, le corps et l’esprit tendus par l’effort et, à l’opposé, le moment où on les applaudit à la fin, où la tension commence à se relâcher, où les sourires renaissent, où ils sortent de leurs rôles et qu’ils redeviennent des individualités face au public.
J’ai croisé le chorégraphe, Bertrand d’At (quel nom merveilleux!), dans l’escalier alors que je descendais vers la sortie. Je ne parlerai pas non plus d’une autre rencontre, hasard malheureux et regards me déniant toute humanité. Juste que je n’ai pas pu retenir une bouffée de larmes, qui a duré le temps de parvenir à la maison. Mais, avec l’air frais du soir et le trajet à vélo, j’ai pu me remettre à mon bureau à peu près tranquillisé. 04/11/2008ReinaBon, je dois dire que je suis plutôt républicain, même pour l’Espagne. Mais je dois dire aussi que leur couple royal me paraissait plutôt sympathique. Or là, Sophie, elle m’a beaucoup déçu, même si l’on pouvait soupçonner chez elle une légère tendance au conservatisme aristocratique, pour ne pas dire un net penchant vers la résignation hypocrite.
Enfin ce moment d’agacement est beaucoup mieux exposé (plus drôlement et plus finement) dans ce post tiré d'un blog à consulter régulièrement: Blogback Mountain, ça s’appelle (oui, le jeu de mots est affligeant).
Voilà, c’était le post pipole de l’année et, peut-être aussi, un billet d’humeur en mémoire de quelques ancêtres rouges que j’ai en terre espagnole.
Je lui ai piqué cette image; quitte à faire dans le pipole, autant attirer le chaland. 03/11/2008Chroniques du voisinage (suite 5)
J’ai croisé la voisine de gauche, qui partait faire ses courses comme moi (mais pas au même endroit; nous n’avons manifestement pas les mêmes valeurs): sortie élégante en chapeau et trench coat très chic. Elle semblait ravie de me voir et de répondre à mon salut; et elle m’a félicité pour mon coupe-vent pourtant tout à fait ordinaire. – Si, si, le gris c’est toujours joli. [Je ne sais pas si c’était par coquetterie, pour que je lui retourne un compliment beaucoup mieux mérité, mais c’est ce que j’ai fait, sans me forcer.] – Ah mais, vous savez, c’est un vrai Burberry, acheté là-bas… [Je n’ai osé demander où, tant cela devait être évident et, exceptionnellement, j’ai pris l’ascenseur pour l’accompagner. Comme elle sait que je descends toujours par l’escalier, elle a visiblement été très sensible à cette attention.] – Ah… Je suis vraiment très contente de vous avoir comme compagnon. Euh… je veux dire comme compagnon d’appartement. Euh… comme compagnon d’étage. [– Enfin, voisin de palier, c’est déjà pas mal. Et, déjà en bas,] – Oh, mais je vois que mon bus arrive: il faut encore que je coure comme une folle pour l’avoir…
Pour une fois, oui pour une fois, j’ai fait la corvée des courses avec le sourire.
Heureusement, elle ne chante pas. 02/11/2008Hors les mursJ’étais allé voir Quantum of Solace en me disant que je n’allais sans doute pas aimer mais que, au moins, je passerais un moment léger qui allait me détendre. Résultat: j’ai trouvé ça laid et pas du tout récréatif.
Quant à Entre les murs, palmé à Cannes, j’anticipais une séance qui ne serait sans doute pas une partie de plaisir. Eh bien je me trompais. Inutile d’insister sur le titre en forme d’antiphrase: on n’a pas besoin de François Bégaudeau et de Laurent Cantet pour savoir qu’une salle de classe peut difficilement rester fermée sur le monde extérieur et la société en général. En revanche, on a bien besoin d’eux pour un projet de cinéma avec de vrais acteurs, investis de vrais rôles, qui nous montrent une petite parcelle de la vraie vie de leurs personnages. J’ai trouvé là l’émotion (et les larmes) qui m’ont manqué hier avec Marc Forster. Et j’étais très content de ne pas être passé à côté de ce beau film.
La dernière année où j’ai enseigné en collège, j’avais, comme le prof. d’ Entre les murs, la classe de 4 e 3. Quoiqu’en ZEP, les élèves étaient plus tranquilles que ceux du film. Je crois que je vivais dans un univers un peu extra-terrestre, déconnecté de celui de mes collègues, mais j’ai adoré ces cours de français: l’année s’est passée sur un nuage. Sans doute parce que j’étais aussi tout à fait en dehors de l’univers des élèves.
Un ex-étudiant rencontré récemment m’a dit que je donnais l’impression de ne pas vouloir me mêler de la vie de ceux à qui je fais cours (il a même affirmé les choses de manière plus brutale que cela, mais je ne me souviens pas des mots exacts). C’est sans doute vrai. Non pas que leur vie ne m’intéresse pas, mais savoir des choses sur eux m’empêcherait de les noter plus ou moins objectivement: c’est leur travail que je dois juger, pas leur personne. Et c’est bien assez difficile comme ça.
Poussé par je ne sais quelle intuition, et consultant la page un peu jaunie du Monde qui donnait les résultats du concours, je m’aperçois que j’ai obtenu l’agrégation la même année et dans la même section que François Bégaudeau. Je ne sais pas pourquoi, mais j’en suis bêtement ému. 01/11/2008Fin de partieL’enterrement a donc eu lieu sous ce ciel d’hiver gris et pluvieux. Il y avait la famille, bien sûr, et une bonne partie des collègues, même si des absences me peinent. Quelques grandes figures parisiennes avaient fait le déplacement, le grand professeur XYZ du collège de France (un déplacement d’ami vrai), le grand professeur UVW de la Sorbonne (un déplacement mondain? en tout cas, il était pressé de retrouver un train) et sans doute quelques autres que je n’ai pas été capable d’identifier. Je ne les ai pas salués, par timidité, quoique je me souvienne d’une soirée très agréable avec le professeur XYZ (et parce que je me souviens aussi d’une autre, carrément désagréable, avec le professeur UVW, qui avait été tellement humiliant par sa morgue, sa suffisance et son racisme satisfait que j’avais vomi mon repas sitôt rentré chez moi).
La cérémonie était d’un ennui consternant, avec un prêtre qui, le nez dans ses papiers, n’a regardé l’assemblée à aucun moment, dont le sermon était une médiocre métaphore filée sur la lumière, et qui n’a pas parlé du défunt, un comble. Sans compter quelques contresens liturgiques (pourquoi pas d’encens au début?, pourquoi cacher la quête?, pourquoi l’Ave Maria après la prière universelle?). Bref, je ne crois ni en dieu ni en diable mais il me semble que j’aurais fait mieux; c’est dire.

Ralf König, Super-Paradise
J’étais d’autant plus triste qu’il n’y avait pas la moindre place pour l’émotion, la manifestation des sentiments ou même le deuil. Le mort s’en fiche, sans doute, mais les vivants méritaient mieux. 31/10/2008James Bond’s BoysRetour du dernier James Bond, Quantum of Solace, ce matin: ma seule récréation de la semaine, ou à peu près. Le moins qu’on puisse dire est que je ne suis pas convaincu. Même l’exotisme ne fait pas rêver (franchement, qui a envie d’aller à Haïti, même pour y trouver du soleil en plein hiver?). Daniel Craig n’est pas beau: corps trop lisse, même quand il a quelques gouttes de sang qui perlent çà et là, et surtout absence totale d’expressivité, avec la même gueule fermée sur une moue glacée. Ça se veut vaguement cynique, mais sans la moindre distance que donnerait un peu d’humour. Mathieu Amalric, le méchant, n’est pas à sa place: c’est un acteur trop subtil pour ce rôle qui devrait être caricaturalement tranché.
Et puis ça manque carrément de James Bond’s Boys.
En fait, je crois que je suis un spectateur inadapté à cet enfer macho complètement dépourvu de romantisme. 27/10/2008Hommage
La nuit dernière, celui qui partageait mon bureau à l’université est mort.
Je ne sais pas si je suis triste.
Il avait au moins vingt ans de plus que moi. Vingt ans, c’est ce qui me sépare de mes étudiants en ce moment. Ce n’était pas un père (le mien est mort, et je suis bien content de n’en plus avoir); ce n’était pas un ami, mais c’était plus qu’un collègue. Il était d’une culture extraordinairement vaste, et restait toujours souriant et courtois.
Il était antisémite et avait des opinions de droite extrême, ce qui me révulsait. Il venait d’un pays de l’Est et avait dû fuir les persécutions communistes; ce n’est évidemment pas une excuse mais tout juste un début d’explication. Quand je suis arrivé à Strasbourg et que je n’y connaissais personne, le premier Noël, il m’a invité chez lui en Lorraine: il a fait l’aller-retour dans la journée pour venir me chercher. Je me souviens du déjeuner très simple avec sa femme et sa fille, devant la cheminée. Quand ma mère venait me voir, pour qu’elle ne reste pas enfermée chez moi et qu’elle voie autre chose que Strasbourg, il proposait de l’emmener visiter la région, avec sa femme.
Il était aussi homophobe et m’avait dit de me méfier, l’année où nous avions tous les deux des charges de cours dans une autre université, parce que, là-bas, il y avait plein d’ homosexuels (et j’entendais qu’il avait une répugnance suprême à prononcer le mot comme à concevoir la chose). Je me suis d’ailleurs demandé où il les voyait parce que moi je n’en voyais guère parmi mes chers et éminents collègues. D’ailleurs, le fait même qu’il me dise cela à moi montrait sa méconnaissance complète de la question. Il lui a fallu presque 10 ans pour comprendre que, moi aussi, il fallait qu’il me classe parmi les sodomites. S’inquiétant de me voir célibataire (mais je ne l’étais pas), il m’avait d’ailleurs sommé d’acheter une voiture, parce que c’était plus facile pour séduire les femmes (encore une bonne raison pour rouler à vélo, pensais-je.) et même de coucher avec telle ou telle collègue pour m’assurer un avenir et faire des enfants (des enfants! moi! mouhahahaha!), autant de conseils pressants qu’il a redoublés au moment où … m’a quitté. Là il avait enfin compris et, surtout, ces conseils étaient sa manière de me dire qu’il m’aimait bien, qu’il pensait à moi, qu’il ne voulait pas que je sois triste et que je sois seul. Me voyant pleurer à cause de tout cela, il m’a pris plusieurs fois dans ses bras et embrassé comme il l’aurait fait avec un enfant ou un membre de sa famille.
Je ne sais pas s’il va me manquer, mais il a été là depuis que je suis en poste dans l’établissement, dans ce bureau qui était d’abord le sien. Et finalement, oui, je crois que je suis triste.
26/10/2008Récital…… à l’opéra du Rhin jeudi soir, avec Cédric Tiberghien au piano et un programme Brahms, Bartók et Janáček.
C’est lui !
Une série d’éléments pénibles auraient dû me gâcher la soirée : le froid, qui commençait vraiment à rendre nécessaire les gants pour circuler à vélo (gants que je n’ai pas encore sortis, bien sûr), le frère de … placé juste derrière moi (même s’il s’agit vraiment d’un gentil garçon, naïf, spontané et souriant, comme on ne l’est pas toujours lorsqu’on a 20 ans), une autre tête connue au balcon en face (un ami de …), un étudiant à moi juste à côté, l’idée qu’il faudrait se lever super tôt le lendemain pour faire une communication à l’autre bout de l’Alsace, quelques maux d’estomac plutôt (très) désagréables, une (toute) petite contrariété professionnelle, une longue discussion dans mon bureau, etc.
Eh ben non, malgré quelques courtes distractions, j’ai profité de l’interprétation magnifiquement fougueuse de Tiberghien pour Bartók et de l’enchantement des Dix danses hongroises de Brahms. Et puis ce garçon a l’air tout timide et attendrissant dès qu’il quitte son piano. Je suis revenu à la maison avec les mains glacées, mais tout content. 25/10/2008Cravate roseS’il y a une chose que je n’aime pas c’est partir de chez moi alors qu’il fait encore nuit et rentrer alors que la nuit est déjà tombée: ça me donne l’impression horrible de n’avoir un appartement que pour y dormir et, surtout, de ne pas avoir vécu la journée.
Bref, je me suis levé bien avant l’aube hier pour me rendre à une journée d’étude à Mulhouse, et le train partait à 7h23… Eh bien c’est assez incroyable le nombre de truc qui se passe à cette heure-là: il y a déjà des tramways et des bus et même un tas de gens pour les prendre, des wouatures dans tous les sens, des oiseaux qui chantonnent déjà dans la brume et les arbres du boulevard (ils se trompaient de saison ou quoi?), des gens pour courir partout sur les quais, des trains bondés, etc. J’ai même croisé pas mal de cyclistes comme moi, au point que j’ai cru ne pas trouver de place au parking à vélos de la gare et que j’ai été sauvé par un jeune homme qui a eu le bon goût de dégager un arceau en partant lui-même vers la ville; je crois que j’aurais dû le trouver beau si je n’avais pas été complètement ensommeillé.
Apparemment, seuls les cygnes dormaient encore, la tête enfouie sous l’aile, sur l’eau calme du canal. Je les ai presque enviés.
J’ai fait ma communication en dormant (quelle idée de me faire parler en premier!): mon corps était là mais mon esprit était encore dans le lit. Et puis la fusion esprit / corps a eu lieu vers 11 heures, et je me suis rendu compte avec une certaine horreur que j’étais sur le campus de Mulhouse, que j’avais un peu faim parce que je n’avais pas déjeuné, que, concernant le quota d’homos, je me retrouvais seul et donc en écrasante minorité, et qu’il y avait un doctorant pour nous faire un exposé complètement hors sujet, avec un sorte d’assurance hautaine et des tics à la Sar*ko., à qui j’aurais bien piqué sa cravate rose.
 22/10/2008« Viens, Lyrique… »Irruption dans l’amphi où je pérorais lundi : deux jeunes gens manifestement oisifs, les bras ballants et avec des têtes de pas étudiants, s’ennuyant à mourir dans les couloirs de l’université (ils avaient dû y entrer parce qu’ils savent que c’est chauffé, qu’on peut manger pas cher à la cafet’ et que, en plus, on peut y draguer des filles). Ils ont poussé la porte du haut, à moitié vitrée, ayant sans doute remarqué qu’il se passait des trucs à l’écran (oui, parce que, par souci pédagogique et par goût du service public bien fait, j’utilise une présentation audio-visuelle!). Je circulais dans l’amphithéâtre, et il était question de troubadours, de fin amor et, pour tout dire, de poésie lyrique.
Les deux gugusses se sont aperçu bien vite que tout cela était beaucoup moins intéressant qu’ils ne l’avaient pensé en apercevant des miniatures joliment colorées. Et ils ont commencé à ricaner et à se montrer des étudiantes dont ils se moquaient.
Bon, je ne suis pas tellement paternel ou maternel… disons parental, mais s’en prendre aux étudiant(e)s pendant mon cours, là, ça touchait directement à mon souci pédagogique et mon goût du service public bien fait (blablabla) dont il a été question juste avant! J’ai donc prié calmement et fermement les gugusses de sortir. En espérant qu’ils allaient obtempérer, sinon j’allais être assez embêté quand même… Légère tension, blanc… Et l’un d’eux a fini par répondre tout aussi calmement que moi que oui, ils allaient sortir. Et de prendre son compagnon par la main dans une attitude très enfantine, lui disant «Viens, Lyrique…», et de se diriger doucement vers la sortie dans cet équipage.
Il avait récupéré ainsi un des mots qu’il n’avait pas compris (cela dit, qu’est-ce que le lyrisme?… il y a des thèses entières sur la question) et il avait cru se moquer en faisant un geste ridiculement raffiné (efféminé? ce n’est même pas sûr) à ses yeux.

Il paraît que c’est un bronze de Victor Rousseau (que je ne connaissais pas) : Vers la vie 20/10/2008DéceptionEst-ce que j’ai le droit de dire que je n’aime pas trop Verdi sans me faire lyncher? Hum… Ou pis, sans passer pour un rustaud?
J’ai cru, il y a longtemps, que je n’aimais pas Wagner sous prétexte que j’avais vu un horrible et surtout très ennuyeux Tristan et Iseut à l’opéra du Rhin. Et puis j’ai changé d’avis en découvrant un Hollandais volant à l’opéra de Bologne, qui m’avait émerveillé. Il est vrai que, pour en revenir à Verdi, j’avais vu un Troubadour quelque part dans le sud de la France, un été d’adolescence, qui m’avait plutôt enthousiasmé.
Alexander Roslin, Gustave III de Suède, dont l’assassinat a inspiré le sujet de l’opéra (source Wikipedia).
Mais le Ballo in maschera vu hier ne m’a pas du tout excité, trop convenu, jusque dans l’interprétation (je n’ai décidément pas compris l’enthousiasme du public). Ou alors c’est peut-être le XIX e siècle que j’ai du mal à supporter. Je sauve la scénographie et le décor, et deux ou trois airs presque réussis malgré le manque évident de nuances, surtout dans les extrêmes (notes basses ou pianissimi). Voilà, c’est dit. Et tant pis si je passe pour un profane inculte.  |
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